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J’aurais aimé Manosque et la Provence comme berceau de mon enfance !
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vendredi 10 mars 2017

Les heureuses rencontres de Pierre Magnan....En Haute-Provence !





En Hommage à Pierre Magnan et à son oeuvre ... 



Depuis qu'il nous a quittés, Pierre Magnan reste étrangement absent de la scène littéraire et médiatique, on parle peu de ce bel auteur qui nous a enchantés de ses oeuvres, comme s'il était déjà oublié, effacé... En parallèle à mes deux précédents articles traitant de son amitié et de sa proximité avec Jean Giono voici un petit aperçu de ce "pays" qu'il aimait tant. 


"C'est un pays où pénétrer sur la pointe des pieds. Selon que vous vous affirmez puissant ou misérable, il vous accueillera en conquérant suspect ou en connaisseur éclairé."
Pierre Magnan - Ma Provence d'heureuse rencontre 



Pierre Magnan sur le perron de Sauvan
(photo Haute-Provence info) 


"Ce pays qui m'a vu naître..."

"J'ai voulu écrire bien longtemps avant d'avoir lu quoi que ce soit. Cette aspiration née du désespoir immédiat, dès que j'ai ouvert les yeux au monde, de ne pas savoir peindre et de la certitude que je ne pourrais jamais surmonter les servitudes que cet art supposait."



A Manosque, rue Chacundier un certain 19 septembre 1922...

Photo Paul Matheron-Tourre
 (avec autorisation de Manosque mon amour)

"Ce pays qui m'a vu naître et que je n'ai quitté à plusieurs reprises que sous la contrainte de l'exil...(...) Ma Provence était un pays de gens heureux auxquels leur pauvreté convenait. S'éveiller en elle chaque matin était la fortune suprême."
Pierre Magnan - Ma Provence d'heureuse rencontre


Pierre Magnan, après maintes péripéties de jeunesse et de nombreuses demeures, vivait au Revest-Saint-Martin, trois pièces superposées sur trois étages. Quelques années après la mort de sa première épouse Louisette, il quitta cette modeste demeure pour rejoindre Forcalquier, "sa" capitale. Il décédera le 28 Avril 2012 à Voiron dans l'Isère auprès de sa seconde épouse Françoise.



"Moi je ne veux parler que d'un pays où domine Lure et la tête de l'Estrop."
Pierre Magnan - Ma Provence d'heureuse rencontre



Panorama autour du Revest
"Le pigeonnier, j'en avais envie depuis longtemps parce que je passais devant et c'était formidable. Ce n'est pas le pigeonnier en lui-même, c'était la vue, qui était de 360°. C'était extraordinaire ! Et puis les cieux ! Il y avait des cieux extraordinaires ! La grande ourse se couchait sur Lure... On ne peut pas obtenir ça avec de l'argent !"
Flore Naudin et Pierre Chavagné - Pour saluer Magnan - entretiens


Le pigeonnier du Revest



"J'ai écrit dans ce pigeonnier, la plupart de mes livres, j'y ai vécu heureux pendant trente ans."






"Nous tirerons ensemble vers cette terre promise pendant vingt-cinq ans car Louisette aussi a perdu ses racines et ce sont les mêmes que les miennes. Je ne suis pas son idéal, elle n'est pas le mien.(...) Seulement nous aurons un espoir en commun, ce sera le fondement de notre union. Et quand nous atteindrons enfin ce lointain rivage, nous serons comme Ulysse : sûrs de ne plus jamais quitter notre patrie, nous y vivrons enfin heureux."
Pierre Magnan - Un monstre sacré


"Quand venant de Paris, licencié économique, j'arrivai, il y a vingt ans de cela, dans mon pigeonnier du Revest, le premier matin où j'ouvris mes volets sur cent quatre-vingts degrés de beauté intransmissible, le pays m'a dit : "Sois tranquille : tu ne pourras plus bouger d'ici. Tous les ponts sont coupés. Ici plus rien ne peut t'arriver."
Pierre Magnan - Ma Provence d'heureuse rencontre


Pierre Magnan repose depuis le 28 avril 2012 au petit cimetière du Revest, juste en face de "son" pigeonnier et au côté de sa première épouse Louisette.





Mane, "la Mane céleste" :


"Une secrète amitié me lie à ce village maintenant tranquille et dont on a peine à croire qu'il fut jadis et naguère affronté de manière inéluctable contre son voisin distant de deux kilomètres : Forcalquier."




Le village de Mane

"J'ai dit et répété mon émotion, lorsqu'on arrive en ce pays par la route d'Apt (...) J'ai reçu suffisamment de témoignages pour vous affirmer la commotion que tout le monde éprouve en présence du somptueux équilibre de ces deux cirques imbriqués l'un dans l'autre : Mane (1) au premier plan et Forcalquier  (2) ensuite comme en soutien, comme un grand frère en beauté."
Pierre Magnan - Ma Provence d'heureuse rencontre


Depuis les jardins de Sauvan, Mane au premier plan
et en arrière-plan la citadelle de Forcalquier




La citadelle de Mane
"Fontaines, ruines, caves détruites sur des secrets vinicoles, gare désaffectée à laquelle nul ne touche plus..."

La gare désaffectée de Mane

..." Philosophie nonchalante des habitants qui regardent vivre la route tonitruante, cette rangée double de platanes sur un kilomètre qui doit être désormais unique en France (...)"



L'entrée du village sur la route d'Apt

"C'est tout cela Mane. Plus l'austère énigmatique Salagon solidement arrimé sur un socle de prés ondulants (...) Et alors en face, Sauvan  !
Mane est un écrin pour tant de joyaux.
Pierre Magnan - Ma Provence d'heureuse rencontre


Le Prieuré de Salagon, musée botanique et ethnologique 

Le château de Sauvan : 

" Enfin au-dessus de la plaine de Mane, il m'a été fait le cadeau d'un château dont je ne suis pas propriétaire mais que je modèle à ma guise. Il s'appelle Sauvan."

"Sauvan est une oeuvre d'art que je ne me lasse pas de ciseler avec des mots..."
Pierre Magnan - Ma Provence d'heureuse rencontre


Avant de pousser la grille...



L'arrivée au château est un enchantement, la bâtisse se révèle au milieu d'un immense jardin classé "remarquable", la façade de pierres blondes aux chatoiements dorés reflète le soleil, les nombreuses fenêtres à petits carreaux forment un ensemble harmonieux. Des statues souriantes nous accompagnent dans notre visite, les paons gracieux nous accueillent en faisant la roue et en poussant leur célèbre cri de joie, les frondaisons immenses apportent un ombrage très appréciable au coeur des grosses chaleurs de l'été provençal.
La magnifique pièce d'eau énigmatique à souhait depuis le tournage du film "La Maison assassinée", tiré du roman éponyme de Pierre Magnan où elle joue un rôle majeur, est aujourd'hui un havre de paix où glissent silencieusement quelques cygnes majestueux.






"Au noyau de ce fruit, au centre de ce cirque, loin au milieu des terres, comme soustrait pour toujours aux mouvements des siècles, Sauvan est tapi, blond, de toutes ses pierres blondes, lumineux de toutes ses fenêtres dont chacun des petits carreaux multiplie les couchants multicolores, coquettement, à demi dissimulé sous la voilette mouvante de ses grands arbres."

Pierre Magnan - Ma Provence d'heureuse rencontre


Les frondaisons du parc 



Le château est ouvert au public, ce sont les deux propriétaires qui nous font découvrir les lieux avec moult détails, c'est une visite pleine d'humour et remplie d'anecdotes cocasses.



"Ils s'appellent Jean-Claude et Robert Allibert. Ce sont des châtelains maçons, peintres, jardiniers, décorateurs, terrassiers, élagueurs. vous ne les rencontrerez jamais en habit de châtelain mais plutôt saupoudrés de céruse ou étoilés de plâtre. (...) Ils ont curé la pièce d'eau, réparé les fentes du bassin, remis le circuit d'alimentation en état. De nouveau, et il doit dire merci à chaque jour qui passe, le château peut se mirer dans son bassin."
Pierre Magnan - Ma Provence d'heureuse rencontre










"Les fusains faisaient rideau devant lui en deux rangées serrées et quand il les eut dépassés, il découvrit sans transition la surface moutonnante d'un très grand bassin. (...) Des peupliers d'Italie lui faisaient une escorte verticale qu'élargissait encore la perspective du miroir d'eau."
Pierre Magnan - La Maison assassinée





"Gaspard s'aventura sur le large rebord du bassin, ses chiens étroitement serrés contre ses jambes. (...) Le pied lui manqua-t-il ? Le sol se déroba-t-il sous ses pas ? Qui peut dire ? Le fait est qu'il plongea dans l'eau de tout le poids de ses quatre-vingt-dix kilos en faisant des bras de grands moulinets inutiles. (...) Il entraîna dans sa chute les deux chiens déséquilibrés. (...) Tout se réduisit en un énorme plouf que le vent seul, sans doute entendit."

(...) "Il tenta de s'agripper au rebord et le manqua de peu parce que les chiens, d'une secousse, l'y arrachèrent..." 




Le miroir d'eau où glissent silencieusement les cygnes



"(...) Gaspard ne savait pas nager et de plus il savait qu'au dessous de lui, il y avait deux mètres cinquante de fond d'un bord à l'autre du bassin, long de quarante mètres et large de vingt, dont il était si fier.

Alors (...) Gaspard dans sa demi-inconscience, aperçut sous le clair de lune un homme debout sur la margelle et qui le regardait sans sourire et sans haine, comme curieusement, se débattre contre la mort. (...) Gaspard le reconnut tout de suite. Il sut que si il était là, s'il se montrait à lui dans le grand jour du clair de lune, placide et les mains dans les poches, c'est parce qu'il était certain que lui Gaspard allait mourir."
Pierre Magnan - La Maison assassinée





"Du fond de la cour s'avance un paon qui traîne sa queue. Il me regarde, sa poitrine est d'un bleu si farouche (...) l'oiseau a fermé les yeux, je ne sais pas si il a frémi ; je crois plutôt qu'il est resté immobile et que ce que j'ai vu n'était que l'approfondissement des splendeurs de la pauvreté."
Jean Giono - Provence


Les paons du parc de Sauvan

Forcalquier :

"Un fil conducteur m'était nécessaire, une sorte de satellite mental qui me permettait de voir au loin Forcalquier et ses passions..."

Pierre Magnan - Les romans de ma Provence




Forcalquier et sa citadelle





"Que dire en effet de cette ville qui ne soit pas réel immédiat, ayant seulement trait aux riches heures véritables de ce pays inexplicablement attirant?"

"Il fallait que tout fût inventé. Sauf la cathédrale, sauf les places, sauf les rues (...) sauf les arbres." 
Pierre Magnan - Les romans de ma Provence (Parlant de l'écriture de La Folie Forcalquier)





" Forcalquier était sous mes yeux. Depuis ma loggia, par-dessus le mur de la cour où se traînaient les branches nues de la glycine centenaire, je pouvais assister au réveil des uns et des autres dans les rues et sur les places. Dix coups assourdissants sonnaient à la concathédrale. Je jetai un regard fort aise sur les lointains et l'environ."
Pierre Magnan - La Folie Forcalquier







"Je raconte cette bagatelle pour faire toucher du doigt les bonheurs dont nous jouissons et que nul, faute de les connaître, ne nous enviait. Nous les camouflions comme des trésors enfouis au fond de notre conscience tranquille et nous n'en faisions jamais état, nous contenant à paraître toujours périr d'ennui et de pauvreté, ce qui nous donnait cet air maussade, tant brocardé par nos voisins manosquins, lesquels faisaient profession de paraître toujours hilares."
Pierre Magnan - La Folie Forcalquier




Le site des Mourres sur la route de Fontienne 
(en sortant de Forcalquier) 

"Néanmoins de ce facteur inconsolable j'avais compassion en dépit de ses opinions et je le suivais des yeux apitoyé, qui trébuchait en cheminant dans la montée de Fontienne."
Pierre Magnan - La Folie Forcalquier



Pierre Magnan sur la terrasse de son Pigeonnier du Revest
(Photo Patrick Box - Robert Laffont)

"Je garde ces visions dans mon coeur jaloux depuis cinquante ans, en toute quiétude..." 
Pierre Magnan - Ma Provence d'heureuse rencontre


(1) A Mane voir aussi : 

- Le Prieuré de Salagon et ses jardins, 
- La Maison des Produits de pays , pour ses douceurs et son grand choix de livres régionaux
- Le magasin d'usine "Collines de Provence" pour ses merveilleuses senteurs

(2) Revoir l'article du blog : Forcalquier, site remarquable et douceur de vivre


jeudi 24 novembre 2016

Pierre Magnan ..." Pour saluer Giono" Episode 2



Pierre Magnan et Jean Giono

Episode 2 (1939 - 1970)



"Peu d'écrivains ont autant célébré Giono que Magnan. Toute l'œuvre de Pierre Magnan compose un magnifique hommage à un écrivain qu'il n'a cessé d'admirer." (Dictionnaire Giono - classique Garnier)




Pierre Magnan (Source internet) 



Pour Michèle et les deux André(s)... Ils se reconnaîtront ...


Quand Pierre Magnan parle de sa rencontre avec Thyde Monnier (1) avec laquelle il entretiendra par la suite une relation soutenue :


Thyde Monnier (Collection personnelle André Lombard)



"C'est Giono, durant l'été 1939, qui me présente à Thyde Monnier. Tout de suite elle lui demande : il veut écrire ? Et Giono répond : Non. Il veut juste se cultiver.
Elle habite l'hôtel Pascal pour l'été. Elle m'écrit durant l'automne pour me demander de lui trouver quelque chose à louer car elle veut quitter Bandol. Elle le trouvera finalement toute seule et viendra s'installer à Manosque".
Pierre Magnan - Pour saluer Giono




L'hôtel Pascal de Manosque (source Delcampe)

"En ces années, quoi qu'on en ait dit, Giono est à nous seuls. Nous, les jeunes manosquins qui ne le lâcheront jamais, ne varieront jamais dans nôtre enthousiasme croissant et le besoin que nous avons de le lire." 
C'est que en 1942 le reflux des pacifistes sera total. On ne nous opposera plus sa porte, aucun ami présent en visite. (...) Il sera seul, disponible, à la merci de notre amitié."

(...) J'ignore si le bruyant ballet de notre insouciance (C'était le temps où nous étions toujours agglomérés par huit ou dix, tant filles que garçons) était capable de tirer Giono hors des cuisants souvenirs que lui laissait le récent passé, mais il est de fait qu'il recherchait notre compagnie et ne se trouvait jamais déplacé parmi nous."
Pierre Magnan - Pour saluer Giono

En novembre 1942 Pierre Magnan se doit de rejoindre les "chantiers de jeunesse" (2) au Lavandou :

"Mais ce jour du 10 novembre 1942 où je vais faire mes adieux à Giono, je n'ai pas le cœur à ironiser. Je ne la mène pas large. Je vais perdre à la fois Manosque, pour la première fois, Giono et Thyde Monnier."
Pierre Magnan - Pour saluer Giono


"J'atteindrai le premier la porte du camp. Il s'agit, bornant le passage, d'une légère claie verticale en fragiles roseaux. Comme sommant un arc de triomphe, une banderole en contreplaqué est accrochée entre deux poteaux fragiles. (...) Sur cette surface vert forestier est inscrite en lettres dorées qui commencent à passer la devise du camp : "Tu serviras"."
Pierre Magnan - Un monstre sacré


Blason du camp du cap Bénat (source internet - wikipedia)

Bien que Jean Giono lui ait laissé espérer une réforme dans les deux jours qui suivaient, Pierre Magnan passera bel et bien ces huit mois au Lavandou. Après avoir refusé d'aller en Allemagne il séjournera dans un camp disciplinaire de Nyons dans la Drôme d'où il s'évadera et il ne rentrera à Manoque que le 13 octobre 1944. 


La gare de Nyons (source Delcampe)

"Il ne me souvient ni du parcours ni de la manière dont je gagnais le camp éloigné de quelques kilomètres de la gare de Nyons."
Pierre Magnan - un monstre sacré

La Gendarmerie Nationale de Nyons (collection personnelle)


Le palais de justice de Nyons et les anciennes prisons (collection personnelle)
(Je n'ai pas trouvé trace sur place du camp no 5)

Du camp disciplinaire de Nyons où l'on m'avait muté pour insoumission après m'avoir dégradé, je me suis évadé en peine nuit."

"J'ouvris la porte sur la nuit. Je n'étais plus qu'un homme libre qui avait choisi son destin. J'enfourchai la bécane. (...) Je m'élançai comme un coureur, léger, aérien, la conscience tranquille. Une bouffée de bonheur me monta à la tête et je fus soudain armé d'un sourire qui ne me quitta plus jusqu'à Montélimar".
Pierre Magnan - un monstre sacré


La gare de Montélimar (source Delcampe)


Il arrive à la gare de Montélimar où l'attend Thyde Monnier, pour échapper à la Gestapo ils se réfugient à Saint-Pierre d'Allevard  :

" Il y avait sur un banc de jardin qu'un seul personnage assis et qui m'attendait. C'était Thyde Monnier, ma Nounoune comme je l'appelais." 
Pierre Magnan - un monstre sacré



Saint Pierre d'Allevard (source Delcampe)


Thyde y connait un instituteur, Monsieur Dalet, ils y resteront de juin 43 à octobre 44, Pierre y écrira "L'Aube insolite" (3) :

"Il a compris dès les premières paroles. Il s'écrie :
- Il se planque ? Mais vous n'avez pas besoin d'expliquer ! Ici tout le monde se planque." (...) Séance tenante, après le repas, Dalet nous conduit à l'hôtel Biboud, le seul du pays.
Pierre Magnan - un monstre sacré


" Le 13 octobre 1944, je rentre à Manosque toute honte bue, c'est-à-dire : je suis ce parfait personnage de Giono qui a réussi. J'ai refusé d'aller en Allemagne."
Pierre Magnan - Pour saluer Giono


C'est à ce moment, en septembre 1944, que Jean Giono, accusé injustement de collaboration (un prétexte pour le protéger) est emprisonné à Digne, puis transféré à sa demande à Saint-Vincent-les-Forts dans une ancienne caserne qui sert à l'époque de prison. Il y restera jusqu'au 31 janvier 1945". (voir l'article "Un camp de concentration dans la montagne".)





La porte du fort de Saint-Vincent



Entre temps, Pierre Magnan aura publié son premier roman "L'Aube insolite" et rentrera à Manosque, contrat en poche pour l'écriture de 3 autres livres...


Jean Giono sur le petit chemin qui mène au Paraïs (année 45 -50)
Source - Les promenades de Jean Giono


"Giono est rentré à Manosque. Je vais le voir. À lui non plus je ne raconte rien, je ne parle pas du contrat, je ne parle pas non plus de 'L'Aube insolite'." (...)
Pierre Magnan - Pour saluer Giono

Une époque pas très glorieuse :

Non, pas très glorieuse cette époque à Manosque, la rumeur ("sport numéro 1 à Manosque" selon Pierre Magnan) qu'ont laissé courir certains manosquins amis et certains intellectuels parisiens du Comité National des Écrivains (4) avec à leur tête Louis Aragon, accusant Jean Giono de collaborationniste, antisémite, fasciste, le traînant dans la boue... est proprement scandaleuse et c'est faire fi de tout ce qu'a pu faire, écrire et dire l'écrivain pour aider son prochain pendant cette guerre. Le reniement dont il a souffert, (Giono fut interdit de publication pendant cinq ans), n'inspire que du dégoût, mais le mal est fait et persiste encore aujourd'hui dans certains esprits qui parlent à "tort et à travers"... Même si la ville de Manosque s'est largement rattrapée depuis.


"Je ne m'enorgueillis pas de grand chose dans ma vie sauf d'avoir été le seul (...) avec son compagnon de tranchée Ludovic Eyriès à oser venir frapper à la porte de Giono". 

"Pour être avec Giono, le proclamer, entre novembre 45 et juin 46, il fallait partager son humiliation et son abaissement" .

" Aragon et le CNE, Manosque et ses envieux, le reniement de ses amis de toujours, desquels il aura la faiblesse d'oublier un jour les offenses."
Pierre Magnan - Un monstre sacré


Le 20 janvier 1946, Jean Giono enterre sa maman Pauline, Pierre Magnan l'accompagne dans ce douloureux moment : 

Jean Giono et sa maman Pauline sur le chemin du Paraïs

"J'ai dit qu'à l'enterrement de sa mère, il n'y avait pas assez d'amis pour descendre le cercueil par les dix marches qui conduisaient au seuil de notre église" Pierre Magnan - Un monstre sacré

"Alors Giono s'emparera de la quatrième poignée et tous les quatre nous remonterons la "Pauline Jean" jusqu'au Corbillard".
Pierre Magnan - Pour saluer Giono


Le parvis de l'église (Source Delcampe)

"Où sont-ils les compagnons chaleureux et tutoyants qui tant l'encensèrent en ses jeunes années ? (...) Oui, je sais, je suis injuste : certains étant morts étaient bien empêchés d'y être? Plusieurs aussi se pardonnèrent facilement leur absence. Certains ne le surent pas ou trop tard. Certains étaient en conférence ou en congrès. Certains avaient ce jour-là un comité de lecture. 
Mais quoi ? Tous ? "

Le tombeau au cimetière de Manosque 

"Je vis Giono devant moi qui regagnait seul sa maison."

"Je ne crois pas que Giono ait jamais tenu ma richesse intérieure en grande estime ni même qu'il se fût jamais avisé qu'elle existât. J'en ai parfaitement conscience en janvier 1946. Je suis écrasé par la tâche que je m'assigne : je sais que je ne fais pas le poids.  Je pense à Lucien, je pense à Berthoumieu, je pense à Jean Vachier, à Hélène Laguerre, à Fluchère, à Jean Paulhan (5), à tant d'autres. Pourquoi ne sont-ils pas ici ? C'est le moment, il a besoin d'eux."

(...) "Sur la route où il est seul, je le rejoins, je m'installe à ses côtés, je marche à son pas. Je ne dis rien. Un instinct infaillible m'avertit que je ne dois ni prononcer une parole de consolation ni lui tendre la main. 

"Je suis là et je marche c'est tout."

(...) "Ce fut seulement quelques cent pas avant le Paraïs que Giono ôta sa pipe de la bouche pour me dire :

- Regarde comme c'est curieux, j'étais justement en train d'écrire la mort de la grand-mère dans le livre que j'ai commencé." 
Pierre Magnan - Pour saluer Giono



Je tenais absolument à retracer ici ce chapitre qui me touche. Mon ami André Poggio (6) m'a dit : "Pierre Magnan n'a besoin d'aucun effort pour suivre Giono, dans l'ombre. Il se laisse porter..." C'est tout à fait vrai, mais Giono à cet instant de sa vie se satisfait de cette relation amicale et de la présence de Pierre (devenu adulte) à ses côtés,  "Giono c'est un homme qui accueille, qui met à l'aise, qui donne de l'importance à celui qui n'en a pas."
Doit-on penser pour autant que dans ce cas présent cette "amitié" n'était pas sincère ou bien qu'elle était à sens unique ?  Je ne le crois pas... Que ceux qui savent me contredisent ! 

Même si c'est ce pays de Haute-Provence qui m'a amenée à Jean Giono et non l'inverse, si j'avais vécu ces moments, je pense que j'aurais agi de la même façon que Pierre Magnan, je n'aurais pas douté de la sincérité de l'auteur, j'aurais aimé... qu'on me chasse le soir du Paraïs au son du "cri rituel"  de Madame Giono :

- Jean ! A la soupe !!! 

Mais tout cela n'aurait pu arriver que si j'avais eu le privilège d'être native de ... Manosque !

Et Pierre Magnan de déclarer : 

" Pour moi c'est la période de ma vie où Giono va être le plus proche de moi. (...) Il est toujours seul. Sauf son travail, il n'a rien à faire, à part de me parler. Il est en train d'écrire "Mort d'un personnage". (7)
(...) C'est pendant cette période où nous sommes en tête-à-tête tous les soirs qu'il m'apprendra le plus de choses sur le métier d'écrivain, qu'il m'apprendra l'exigence suprême : tout sacrifier à ce que l'on veut faire et surtout ce à quoi on tient le plus."




"sur ces entrefaites un matin de Février, le facteur me dépose sur les bras, contre signature, un paquet de trois kilos. Ce sont vingt-cinq exemplaires de "L'Aube insolite" (...)
Le dilemme c'est Giono. Mon premier mouvement m'incite à lui taire cette sortie mais je réfléchis qu'il saura tôt ou tard. Un soir je me décide et je lui apporte timidement le volume. J'ai honte, je suis bien conscient qu'au moment où lui, est interdit de publication, moi j'arrive là avec un livre fraîchement imprimé (...)

Giono feint l'enthousiasme. Il me conseille d'envoyer un exemplaire à son ami Maxime Girieud (8) et à Lucien Jacques (9), le premier ne m'accusera jamais réception et le second m'écrira un mot rapide ainsi conçu et par retour courrier : " Mon vieux Pierre, j'ai bien reçu "L'Aube insolite" et je te suis reconnaissant d'avoir bien voulu me l'envoyer. Il me tarde de faire un plongeon dedans". Je n'en entendrai jamais plus parler.
(...) Giono de même, d'ailleurs, tout en me recommandant de l'envoyer à tel ou tel, ne m'encouragea ni me blâma.

(...) Les manosquins rencontrés, (...) Ils sont les amis de Giono, ils ont reçu sa confidence à mon sujet, elle finira par parvenir jusqu'à moi, à l'aide de quelque bonne âme. Il a relevé dans "L'Aube insolite" nombre d'invraisemblances qui l'ont fait sourire. À part ça, il est toute indulgence. Voilà ce qu'il ne me dira jamais."
Pierre Magnan - un monstre sacré


En 1951, Pierre Magnan s'exile à Nice puis en région parisienne et travaille aux entrepôts frigorifiques "STEF", il ne reviendra à Manosque que vingt-cinq ans plus tard :

(...) "Je reverrai Giono deux fois encore. La première c'était en 1961 ou 62. Je lui proposai de l'amener, si cela lui faisait plaisir, faire un tour en voiture, revoir un peu ces pays que peut-être il trouverait pacifiés maintenant que le souvenir était loin. 
- Moi, tu sais, me dit-il, maintenant, je suis devenu un homme de cabinet. (10)
Cette expression (...) me fit mal à entendre dans la bouche de cet homme que j'avais connu le profil coupant le vent, humant le grand air des plateaux qu'il parcourait à grandes enjambées et ayant des certitudes absolues sur les beautés du monde et pensant alors s'y fondre en une dévotion éperdue."



"le profil coupant le vent,  humant le grand air des plateaux..."

"Le dernier geste qui eut lieu entre nous, un jour où déjà la souffrance était entrée en lui pour le désenchanter, ce fut de ma part de lui demander :
- Qu'est-ce que vous lisez en ce moment ?
- Ça ! me dit-il.
Et de sa part à lui de me tendre un petit livre d'à peine deux cent pages.
- Lis ça. C'est lumineux !

C'était le livre de Gaston Bouthoul (11) : "Deux cent millions de morts" qui lui était dédicacé. Ce livre je ne lui ai jamais rendu.

Mais Giono était absent de Gaston Bouthoul, de la philosophie de la guerre et du monde réel. Ma présence pour lui était sans importance.

Un jour en 1949, il m'avait dit :
- J'ai vu Gide, mais je n'ai pas pu beaucoup lui parler. Il était déjà occupé par la grande affaire de sa mort."

"C'était une occupation de ce genre qui isolait Giono la dernière fois où je le vis". Pierre Magnan - Pour saluer Giono



La bibliothèque de Jean Giono au Paraïs
(source - Les promenades de Jean Giono)



"Ici dépose sa canne le Giono promeneur. Il a enfermé dans son œuvre tout un pays irréel qui parle à l'âme plus que s'il n'existait. Il a enfermé des personnages qui continuent à vivre en nous...(...) Pénétrer dans un livre et oublier le monde sera toujours un acte solitaire, un acte individualiste, un acte élitiste. Et ce ne sera jamais partagé par tous, donné à tous." 

"À plus forte raison pour Giono, mais celui qui ira se promener dans cet univers tout entier inventé - rendu possible et fraternel par le seul pouvoir de l'écriture - en sortira lavé des souillures, armé d'une nouvelle énergie et surtout consolé. Le pouvoir consolateur de l'œuvre de Giono aura fait ses preuves dans ce siècle même. Elle ne le perdra jamais."
Pierre Magnan - Les promenades de Jean Giono




Je terminerai cet article par un extrait du joli texte qu'a publié, en écho au mien, mon ami André Lombard (12) sur son blog et dont voici le lien :


"J'aime penser que Giono "savait", en subtil sourcier qu'il était jusqu'aux tréfonds des moelles, que Magnan écrirait tout cela un jour ou l'autre à partir de la chronique "enregistrée" de leur relation. Magnan disant lui-même que sa mémoire est infaillible, Giono, à coup sûr, le sachant et lui faisant dès lors confiance à ce sujet sur tous les plans. Et j'aime penser aussi qu'en se taisant, Giono laissait généreusement à son cadet tout le loisir, la place toute entière, lui cédant en même temps la primeur et l'exclusivité de ce récit. Ce qui est là, peut-être bien, des années à l'avance, un signe de reconnaissance et me rappelle la parole de Giono, en 34, envers Serge descendant du train et posant le pied en gare de Manosque, c'est-à-dire à brûle-pourpoint : « Maintenant tu vas aller plus loin, tu vas faire mon portrait ! » C'est différent, mais peut-être semblable : ainsi agissait plus qu'amicalement Giono avec certains jeunes tempéraments, les éclairant à eux-mêmes en poète, de l'intérieur.
André Lombard - Sergefiorio.canalblog 




(1) Thyde Monnier : 1887-1967  Ecrivaine féministe de son vrai nom Mathilde Monnier.

(2) Chantier de la jeunesse : Organisation paramilitaire française de 1940 à 1944 - Lieu de formation et d'encadrement de la jeunesse française.

(3) "L'aube insolite" : Premier roman de Pierre Magnan - publié en 1945 chez Julliard / réédition 1998 chez Denoël.

(4) Comité national des écrivains CNE : Organisme d'obédience communiste camouflée où régnait Louis Aragon qui ne pardonnait pas son génie à Jean Giono.

(5) Contadouriens de la première heure

(6) André PoggioTrésorier de l'association des amis de Jean Giono

(7) Mort d'un personnage : Le plus petit roman de Jean Giono racontant la vieillesse de Pauline de Théus  (L'héroïne du "Hussard")  largement inspiré de la mère de l'écrivain - 1949 - Grasset.

(8) et (9) Lucien Jacques : ami de Giono (voir épisode 1) Maxime Girieud : Professeur de lettres et écrivain ami de Lucien Jacques.

(10) Un homme de cabinet : homme que sa profession oblige à travailler dans le cabinet - on le dit aussi d'un homme que ses aptitudes rendent surtout utile dans le conseil.

(11) Gaston Bouthoul :  de son vrai non Gaston Bouthboul sociologue français - Spécialiste du phénomène de la guerre.

(12) André Lombard :auteur et ami du peintre Serge Fiorio (cousin de Jean Giono) son blog sergefiorio.canalblog.com/